Regarde les gens autour de toi, dans le mĂ©tro, Ă table, dans la rue. On nâa jamais Ă©tĂ© aussi nombreux Ă ĂȘtre aussi seuls. Ăa ne sâest pas fait dâun coup. Ăa sâest fait pendant quâon regardait ailleurs.
On avale la colĂšre du matin comme un cafĂ© tiĂšde : Pascal Praud qui sâindigne en boucle sur CNews, âTPMPâ transformĂ© en tribunal du pauvre, le scandale du mardi quâon aura oubliĂ© le jeudi. On zappe entre âLes Marseillaisâ, âKoh-Lantaâ et un plateau oĂč huit personnes hurlent sans quâune seule idĂ©e ne passe. On invite Marco Mouly sur les plateaux comme une star, on rit de ses punchlines, on le filme, on lâapplaudit, un type condamnĂ© pour lâescroquerie Ă la taxe carbone. On ne juge plus lâescroc, on lâabonne.
Tu connais le salaire dâun streameur au Z Event mais pas celui dâune infirmiĂšre. Les gamins rĂȘvent dâĂȘtre influenceurs comme on rĂȘvait dâĂȘtre pompier. Coluche montait les Restos pour ceux qui crevaient de faim ; on vend aujourdâhui Ă ces mĂȘmes gens des paris sportifs et de la crypto.
BollorĂ© rachĂšte les journaux un par un (Canal, CNews, Europe 1, le JDD) et et partout il imprime la mĂȘme ligne : plus dure, plus identitaire, obsĂ©dĂ©e par les mĂȘmes peurs, rĂ©pĂ©tĂ©es en boucle jusquâĂ devenir le dĂ©cor normal. Arnault tient Le Parisien et Les Ăchos. En face, Niel tient Le Monde et Drahi tient BFM, tous deux proches du pouvoir, tous deux parmi les premiers soutiens de Macron, de ceux qui lâont portĂ© avant lâheure et qui nâont jamais eu Ă le regretter. On a vu Zemmour fabriquĂ© soir aprĂšs soir sur un plateau avant dâĂȘtre vendu en candidat. Pigasse, le banquier qui rachĂšte les Inrocks et se drape dans la gauche, le rock et lâanti-systĂšme, pendant quâil court aprĂšs un contrat pour restructurer la dette du Venezuela.
On a installĂ© les camĂ©ras Ă chaque coin de rue, la reconnaissance faciale testĂ©e « pour ta sĂ©curitĂ© » aux Jeux Olympiques, les lois qui autorisent Ă allumer ton micro et ta camĂ©ra Ă distance, le fichage qui gonfle annĂ©e aprĂšs annĂ©e et toujours le mĂȘme argument, servi la bouche en cĆur : « si tu nâas rien Ă te reprocher, tu nâas rien Ă cacher. »
Des enfants disparaissent. Par milliers. Des gamines quâon retrouve sur les trottoirs, vendues, cassĂ©es, effacĂ©es. Des rĂ©seaux que personne ne remonte jamais. Pas de commission. Pas de plateau. Pas de fil dâactu qui sâaffole. Rien. Le silence.
Epstein Ă©clabousse la terre entiĂšre. Des ministres, des milliardaires, des noms que tout le monde connaĂźt. Et les dossiers restent fermĂ©s. Les listes sâĂ©vaporent. Les enquĂȘtes meurent de vieillesse. En France ? Pas un juge qui se lĂšve. Pas une question posĂ©e.
Au niveau politique, personne nâest Ă©pargnĂ©. Ă gauche, Hollande qui allait terrasser la finance avant dâaller lui demander pardon. Cahuzac, ministre du budget censĂ© traquer les fraudeurs, planquant son propre argent en Suisse, les yeux dans les yeux. Ă droite, Sarkozy avec un bracelet Ă la cheville, Fillon et sa femme fantĂŽme, Chirac et ses emplois fictifs, Balkany en prison. Le RN qui hurle contre le systĂšme en pillant la caisse du Parlement europĂ©en. Il nây en a pas un pour racheter lâautre. Et Macron au milieu, le « en mĂȘme temps » fait homme : ministre de lâĂconomie quand Alstom, nos turbines, nos centrales nuclĂ©aires, tout un pan de notre souverainetĂ©, passe Ă lâamĂ©ricain General Electric â bradĂ©, dĂ©coupĂ©, vendu pendant quâon regardait ailleurs. Puis « il suffit de traverser la rue », les retraites au 49.3, McKinsey qui encaisse lâargent public.
Ils nâont jamais eu besoin de tâenchaĂźner : il leur a suffi de te fatiguer, de te divertir et de tâendormir, un peuple qui dort ne rĂ©clame rien, et câest pour ça que ton rĂ©veil est la seule chose quâils craignent vraiment.
Bonne nuit.