De 1991 au début des années 2000, le Japon a connu la « décennie perdue », aussi appelée « période glaciaire de l'emploi ».
Après l’explosion de la bulle immobilière et financière en 1991, la croissance japonaise s’effondre. Les entreprises gèlent les embauches. Or, au Japon, l’entrée dans une entreprise à la sortie de l’université conditionnait toute la trajectoire de vie. Rater ce train, c’était rester sur le quai pour longtemps.
C’est là qu’apparaissent les « freeters » : des jeunes enchaînant petits boulots précaires, souvent en décalage avec leurs diplômes, sans carrière stable. Puis les « NEET », Not in Education, Employment or Training (hors études hors emploi et hors formation). Et les « hikikomori », ces jeunes qui, pour éviter le jugement des autres, se retirent presque totalement de la vie sociale, restant enfermés dans leur chambre. Cela a causé, dans cette génération une hausse drastique des dépressions et de suicides. La mentalité japonaise voyait d'un très mauvais œil les jeunes chômeurs. Leurs gérontocrates considéraient que le chômage était un problème individuel, résultat de mauvais choix ou de manque de motivation.
C’est une fracture sociale durable. Une génération entrée sur le marché du travail en période de crise garde des salaires plus faibles, des trajectoires plus instables, et une moindre confiance dans l’avenir. Leurs trous dans leurs CV fait peur aux recruteurs, qui les discriminent lorsqu'ils sélectionnent les candidats. Les économistes parlent d’ « effets cicatrices » : la crise marque au fer rouge.
Conséquence de long terme : la natalité plonge. Au Japon, le taux de fécondité était déjà passé sous le seuil de renouvellement dès les années 1970, mais la stagnation des années 1990 aggrave encore la tendance. Moins de stabilité professionnelle, plus de migrations incessantes pour le travail, moins d'argent, moins de mariages. Or, dans un pays où les naissances restent très liées au mariage, l’emploi précaire devient un frein démographique. Une génération fragilisée économiquement fonde moins de familles.
Trente ans plus tard, le Japon fait face à un vieillissement massif, une pénurie de main-d’œuvre et une dette publique colossale. L’hiver de l’emploi a produit un hiver démographique.
Pourquoi en parler aujourd’hui ? Parce que la France regarde ce miroir sans toujours se reconnaître dedans.
Nous n’avons pas le même modèle d’emploi à vie qui existait au Japon avant cette crise, ni la même culture du mariage, et nous avons un rapport au travail moins malsain. Mais nous voyons monter la précarité des jeunes diplômés, l’allongement des études faute de débouchés clairs, la difficulté d’accès au logement, la multiplication des statuts précaires, l'augmentation des tentatives de suicide, la déconnexion des boomers qui se croient encore dans les Trente Glorieuses. Quand l’entrée sur le marché du travail devient floue, tardive et incertaine, les projets de vie se décalent ou se perdent.
La natalité française recule depuis plusieurs années. On invoque le pouvoir d’achat, les crèches, les aides. C’est vrai. Mais il y a aussi un climat général d’incertitude. Des jeunes qui ne savent pas dans quoi ils travailleront ni dans quelles ville ils vivront dans les 12 prochains mois, ne peuvent pas se projeter.
L’histoire japonaise rappelle une chose simple : le marché du travail ne façonne pas seulement des carrières. Il façonne des existences individuelle et la vie de tout un pays. Quand l'hiver économique gèle tout pendant des années, il faut des décennies pour se relever.